Créteil, le 15 avril
N’avoir qu’un marteau comme outil
condamne à voir tous les problèmes comme des clous…
Etats généraux de la sécurité à l’école,
Prise de position de la Fédération Générale des PEP
Certes, il y a longtemps qu’on connaît la différence entre savant et politique ; et il y a quelques temps déjà qu’on sait où conduit une politique qui se revendique d’une science ou une science qui veut se traduire en politique.
Mais si cela implique qu’on reconnaisse l’indépendance et la validité d’une éthique de la responsabilité, cela n’implique pas que la politique doive ignorer les résultats de recherches savantes, au point de méconnaître le réel au moment d’agir sur lui !
C’est pourtant bien ce que viennent de faire les récents « états généraux de la sécurité à l’école ».
Il faut reconnaître à ceux-ci l’immense mérite d’avoir averti toutes les parties concernées de l’état des connaissances sur le sujet : nul ne peut plus dire qu’il pêche par ignorance. Et pourtant les contradictions entre les conclusions tirées par le ministre de l’éducation nationale et les discours tenus par les chercheurs qui participaient à ces états généraux ont été suffisamment relevées pour que nous ne nous y attardions pas.
Il semble cependant qu’à cette occasion, on ait fait un pas de plus dans la définition des raisons d’ignorer les connaissances produites par le champ de la recherche par la grâce de la formule magique « pour autant je ne ferai pas dans l’angélisme », formule inaugurale de la récitation de la litanie des solutions sécuritaires déjà dites par le président de la république : sanctions financières pour les familles « fautives », exclusion pour les éléments perturbateurs, par exemple, propositions que la fédération générale des PEP a éprouvé le besoin de condamner, en s’étonnant qu’avant même l’ouverture des états généraux de telles mesures soient annoncées.
Que la recherche ait montré que les mesures sécuritaires ne concernaient que 5% des actes violents à l’école, que surtout elles ne pouvaient être efficaces qu’à condition d’être un élément d’une panoplie de mesures d’abord préventives et que « punir n’enseigne rien », ceci est inaudible à partir du moment où le politique, parce qu’il n’a comme outil qu’un marteau, voit tous les problèmes comme des clous ! – pour reprendre une expression d’Egide Royer, professeur à l'université Laval (Québec), co-directeur de l'Observatoire canadien pour la prévention de la violence à l'École.
Et d’abord, tout le monde s’accorde à dire que pour qu’il y ait prévention de la violence à l’école, encore faut il que la pédagogie soit efficace et que la formation initiale et continue des enseignants soient de qualité ; la réponse politique (taper toujours sur le même clou, celui de la révision générale des politiques publiques), c’est rendre hommage à la pédagogie coopérative tout en publiant des instructions officielles et des programmes la rendant impossible, c’est aussi rendre quasi impossible la formation initiale et continue – ce n’est pas parce que la formation initiale et continue n’était pas parfaite qu’il fallait la rendre plus imparfaite.
Tout le monde s’accorde à dire aussi que pour ce qui concerne la prévention de la violence à l’école, la justice scolaire est essentielle et qu’il faut entendre celle-ci au double sens du terme : justice des sanctions mais aussi justice dans le fonctionnement du coeur de métier de l’école : les apprentissages, afin que nul n’ait le sentiment d’être délaissé voire discriminé par l’école ; la réponse politique (taper toujours sur le même clou, celui qui permet à la main droite d’ignorer ce que fait la main gauche) c’est, pour ne reprendre que cet exemple, prétendre inclure les enfants en situation de handicap en refusant de définir un métier d’accompagnant ; mais c’est aussi refuser de voir les effets sur la justice scolaire de la suppression de personnels enseignants et non enseignants, c’est refuser de prendre en compte l’effet de l’école sur certains élèves : naturaliser et légitimer des inégalités que ces élèves ne pourront vivre que comme injustes et discriminantes et donc avoir une vision seulement économiste de l’école : produire une hiérarchie de compétences adaptées et adaptables au monde économique.
Alors se pose pour les associations complémentaires de l’école le double problème de la complémentarité avec l’école et des principes pour penser une alternative.
La complémentarité de l'école devrait-elle ne se penser uniquement que comme pourvoyeuse de propositions d’activités, d’espaces de paroles, etc., corrigeant les effets de cette école compétitive, comme si était acceptable une division du travail donnant à l’école l’objectif de la compétition scolaire et aux associations le traitement du vivre ensemble ?
La Fédération Générale des PEP, association complémentaire de l’école, pense qu’il est désormais nécessaire de repenser cette notion de complémentarité ; elle ne prétend pas non plus avoir de solution toute prête mais se propose de lier actions complémentaires et analyse critique à partir de deux valeurs de base qu’elle revendique comme constitutives de sa nature : la laïcité parce que la laïcité c’est le fait de considérer tout individu, par delà son origine ou ses caractères comme relevant de la raison et de compétences d’intelligence, donc de le considérer comme égal à tout autre et de mettre en oeuvre le maintien de cette égalité, la solidarité, liée à la laïcité, parce que être solidaire c’est définir une communauté de destin.
Au moment où le marteau enfonce le clou de la séparation de l’ivraie (les éléments les plus perturbateurs) du bon grain, il faut réaffirmer que les établissements spécialisés ou adaptés n’ont d’autres fonctions et d’autres buts que de permettre l’inclusion scolaire et sociale de tous ; il serait extrêmement régressif (voire contraire à la loi, celle de 2005) de considérer les établissements médico-sociaux que sont les ITEP comme des solutions alternatives à une scolarisation difficile.
La complémentarité a pour fonction de faciliter l’inclusion scolaire, pas d’en tenir lieu ni d’en être le lieu ; elle exprime le fait qu’il faut travailler dans le paradoxe scolaire : l’école, l’école républicaine, est un levier d’émancipation, mais elle est, dans le même fonctionnement, un outil de naturalisation et de justification des inégalités qui peuvent se vivre comme discriminations violentes ; c’est ce paradoxe qu’elle a commencé à travailler au cours de ses journées d’étude à Perpignan et dont on trouvera un aperçu dans le numéro 37 (janvier 2010) de la revue Solidaires.
Être complémentaire de l’école ce n’est pas seulement panser les plaies de l’école, la rendre plus conviviale, moins violente, moins dure aux pauvres ; c’est être aussi dans une position critique et vigilante pour réaffirmer que l’école de la république ne peut être celle qui, même au nom de l’égalité des chances, justifie une distribution des places sociales jouée d’avance.
La Fédération Générale des PEP ne prétend pas avoir la solution au problème de violence ; elle souscrit au constat unanime fait lors de ces états généraux : l’insécurité est contraire aux principes même de l’école, mais maintenir l’école comme lieu laïc et solidaire d’apprentissage implique qu’on réfléchisse ensemble sans conclusions déjà tirées, dans trois directions :
− une politique scolaire donnant pleinement à l’école la possibilité d’exercer sa vocation de formation à la citoyenneté pour (re)légitimer l’école et la sanctuariser en donnant toute sa place à la communauté éducative ;
− une politique de prévention et d’éducation plutôt que de répression pour redonner confiance à une partie de la jeunesse qui vit, au quotidien, l’exclusion, les discriminations et le déclassement ;
− une politique d’inclusion de la jeunesse, quel que soit son lieu d’habitation et de vie, dans et par une communauté de culture (droit aux savoirs et à l’accès aux oeuvres culturelles), une communauté de valeur (droit à l’égalité, mise en oeuvre du principe de laïcité), une communauté de destin (droit à un avenir, mise en oeuvre du principe de solidarité) pour ouvrir des pistes de solution à une marginalisation de plus en plus criante de certains jeunes et de certains territoires.
Où est l’angélisme dans ces propositions ?
Yves BRUCHON
Vice-Président FG PEP
Contact :
Fédération Générale des PEP
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